Un bref saut dans le temps à la découverte de l’Inde britannique à travers le Mémorial de la reine Victoria. Un bâtiment spectaculaire, un musée édifiant et déroutant.

Il nous aura fallu plus de deux heures pour traverser Calcutta et enfin arriver dans les quartiers nord. Cette ville est immense et tellement embouteillée. On a l’impression d’avoir traversé un pays entier. Les scènes qui s’enchaînent à travers les vitres de la voiture n’ont rien en commun avec celles de Piyali dont nous sommes habituées à présent, ou encore, celles que nous avons observées le long de la rocade sud. On pénètre petit à petit dans un environnement qui nous paraît étrange à côté l’Inde que nous avons rencontré depuis le début de notre voyage. Une sorte de sphère temporelle au milieu de la cité. C’est comme-ci on avait été parachutées à la City of Westminster à Londres durant un jour de confinement où personne n’attend la relève de la garde. Tout semble espacé et méticuleusement ordonné. Les trottoirs sont propres. Il y a des carrés de pelouses verts et tondus. Des grands bâtiment clairs aux architectures européennes sortent de nul part et sont alignés de manière géométrique. Le plus déroutant, c’est qu’il n’y a personne, mise à part des policiers dans leurs uniformes beiges. Tout semble si calme, c’est presque angoissant.

On nous dépose au bord d’une grande place vide. Où sont donc passé les 15 millions d’habitants de l’agglomération ? On traverse cette immensité dépeuplée. A travers les lianes qui tombent de grands arbres, certainement millénaires, on distingue un bâtiment imposant. Une fois passées le rideau végétal, se dresse devant nous une gigantesque pièce montée de marbre blanc. Ce bâtiment est surplombée d’un dôme d’où sort un Ange de la Victoire. Il a à la fois des allures de la cathédrale St Paul de Londres et de grands palais de sultans. Des ornements de styles moghol et Renaissance italienne cohabitent. Un mélange entre Occident et Orient. Un patchwork étrangement raffiné. Une prestance de maharadja avec une pointe de dandysme anglais. Sa blancheur reflète la lumière filtrée du soleil. C’est étonnant autant d’uniformité au milieu de l’éclaboussure de couleurs que l’on trouve de partout ici. On a presque l’impression qu’il est pâlichon.

L’allée du mémorial de la reine Vicroria avec un arc à l’honneur d’Edouard VII, son fils.

Au temps de l’Impératrice des Indes

D’ailleurs, on trouve que les indiens et indiennes qui observent ce palais en même temps que nous ont eux aussi le teint pâle. Notamment à comparer de nos élèves de Piyali à la peau couleur caramel. En se renseignant d’avantage, on apprend qu’ici avoir la peau claire est valorisant. A l’inverse, avoir un épiderme foncé est communément associée à un statut social inférieur, voire un signe de pauvreté. Dans la langue Bengali, il existe plus d’une vingtaine de mots pour décrire l’échiquier des couleurs de la peau, entre beige clair et brun foncé : ‘très clair’, ‘clair pâle’, ‘clair rosé’, ‘teint couleur de blé’, ‘teint clair brillant et éclatant’, ‘teint hâlé’ jusqu’au ‘sombre lustré’ et au terrible ‘noir brillant de la nuit’. Avec l’occidentalisation de la société indienne, de nombreux produits blanchissants ont même fait leur apparition dans les magasins. On comprend alors pourquoi cette femme vient nous serrer la main et nous caresser la peau tous les matins à la gare ou encore ces indiens qui nous envoient des baisers à bord du train ou celles et ceux qui nous demandent des selfies. On comprend tous les regards qui se portent sur nous. Ces regards ne sont pas neutres. Ils nous mettent mal à l’aise. Ils nous font ressentir un rapport d’inégalité qui est ancré depuis des années. Tout ça est bien une réalité, une réalité affreuse, une réalité qui se lit sur les visages. Cette réalité, elle est héritée tout droit du colonialisme. Une époque où les nobles européens au « teint de porcelaine » s’étaient installés en Inde. Le temps où la reine Victoria était Impératrice des Indes.


C’est pour le puritanisme, la grandeur et la peau blanchâtre de la reine Victoria que Lord Curzon (vice-roi des Indes) commande en 1906 ce bâtiment en son honneur : Le Victoria Memorial. Quinze années plus tard, il est achevé et trône au nord de la ville. Si Calcutta est aujourd’hui considérée comme la capitale culturelle indienne, elle a également été le siège politique de l’Inde britannique jusqu’en 1912, date à laquelle il sera transféré à Delhi. Ce sont d’ailleurs les Anglais qui ont sorti de terre la ville en 1690 et l’ont fait devenir le premier comptoir de la Compagnie des Indes orientales après Londres. Le bâtiment incarne donc, de façon anachronique aujourd’hui, la grandeur de l’empire britannique. On prétend même qu’il voulait rivaliser le Taj Mahal, dont le marbre provient des mêmes carrières. Il témoigne de l’histoire, d’un passé pas si lointain.

Mémoire coloniale

Derrière les murs épais du Mémorial, on est accueillis par la reine elle-même. Elle nous fixe droits dans le yeux avec un regard sévère. Ce palais qui lui sert de mémorial est aujourd’hui un musée qui expose de nombreux objets ayant appartenu à l’empire britannique des Indes. On y découvre des peintures européennes qui ont conservées sur toiles l’âme de l’Inde coloniale. Des galeries sur l’histoire de la ville prennent vie autour de l’imposante statue de bronze de la reine. Des cartes et objets d’époque sont également exposés. On explique la littérature bengalie, ainsi que la peinture indienne ou encore la naissance de la conscience politique du Bengale.

On vous avoue qu’on a trouvé la vitrine un peu trompeuse…. Si les jardins qui entoure le mémorial semblent avoir été coupé aux ciseaux, le musée contraste et donne l’impression d’être minuscule et poussiéreux. Nous ressortirons instruites, mais avec un goût étrange. Une révérence d’honneur sans aucune nuance semble se faire au passé britannique de l’Inde.

En redescendant l’allée du mémorial, on jette un dernier coup d’œil à ce géant de marbre dont on ne peux pas nier la grandeur architecturale. On se naïvement la réflexion qu’il est peut-être un peu grand pour une reine qui s’est plus soucié du bon développement des affaires que du bien-être du peuple indien. Un tel bâtiment sera-t-il dressé pour les femmes que nous côtoyons à Piyali… ?

Après ce bon dans le passé nous remontons dans la réalité. Nous reprenons la route embouteillée parsemée de couleurs et de désordre.


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